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La victoire de Trump le 5 novembre 2024 met fin à un cycle où la croyance dans la démocratie et la volonté de défendre les droits humains constituait la boussole orientant l’action du gouvernement américain.
Ne comptent désormais que les rapports de force, les deals, les intérêts et les rapports de puissance.
L’objet de cet éditorial, n’est pas de revenir sur les causes profondes de la défaite du parti démocrate. Une analyse rigoureuse de la campagne électorale américaine est indispensable. Elle fera l’objet d’un autre édito.
Aujourd’hui, la prise de pouvoir par la nouvelle équipe Trump a des incidences importantes partout dans le monde. Plusieurs changements sont en cours, au Proche-Orient où le rôle de l’Iran est débattu afin de définir le curseur de la riposte israélienne et américaine.
De ce point de vue, l’intérêt de l’Europe n’est sans doute pas de rester en dehors de ces échanges. La coalition anti-iranienne compte déjà sur le soutien de la nombreux pays arabes tout autant menacés par la perspective de voir l’Iran se doter de l’arme nucléaire qu’Israël.
L’intérêt de l’Europe n’est pas d’aider un pays allié fidèle du gouvernement russe et fournisseur militaire de premier plan dans la guerre d’agression en Ukraine. Par ailleurs, même si ce critère compte peu aux yeux de la nouvelle équipe de la Maison Blanche, une grande partie de la population, les femmes et les jeunes se battent contre un régime obscurantiste. L’Europe doit en tenir compte, elle.
L’important pour l’Europe est d’exister et de le manifester non pas par des discours mais par des actes politiques, économiques, financiers et militaires.
A fortiori, cette dimension existentielle est vitale dans la définition de la nouvelle architecture de la sécurité de l’Europe.
La période ouverte en 1944 avec le Débarquement en Normandie jusqu’au 5 novembre 2024 a été hautement profitable à l’Europe. L’Allemagne nazie et ses alliés fascistes ont été vaincus. Ce fut ensuite le cas de l’Union Soviétique.
La Guerre Froide tourna à l’avantage de l’Occident collectif avec la destruction du Mur de Berlin, la réunification de l’Allemagne, la fin du pacte de Varsovie et la dissolution de l’Union Soviétique en 1991.
Dans les années 200, l’extension de l’Union Européenne puis de l’Alliance Atlantique ont marqué une forte progression de la démocratie libérale et de l’économie de marché en Europe. Elle s’est appuyée sur l’apport massif des fonds accordés par l’Union Européenne.
La guerre en Ukraine en et la victoire de Trump en 2024 ont créé une situation radicalement nouvelle.
L’avenir de l’Europe est en jeu. L’Union Européenne constitue aujourd’hui un protectorat américain où le commandant en chef est le Président américain. L’architecture de la sécurité européenne dépend intégralement de l’Alliance Atlantique et de l’implication de l’armée américaine. Cette situation doit changer.
Les atouts de l’Europe sont considérables. L’Europe demeure la zone clé dans le commerce mondial juste devant la zone Asie-Pacifique.
Part de chaque zone géographique dans les exportations et les importations mondiales en 2023
en %
| Part de chaque zone géographique dans les exportations et les importations mondiales en 2023 (en %) | ||
|---|---|---|
| Zone géographique | Part des exportations mondiales | Part des importations mondiales |
| Amérique du Nord | 13,4 | 18,0 |
| Amérique du Sud, Amérique Centrale et Caraïbes | 3,4 | 3,4 |
| Europe | 36,5 | 36,4 |
| CEI¹, y compris États associés et anciens États membres | 2,6 | 2,1 |
| Afrique | 2,5 | 2,9 |
| Moyen-Orient | 5,8 | 4,5 |
| Asie-Océanie | 35,9 | 32,7 |
Que pèsent respectivement la Fédération de Russie et l’Europe ?
Une rupture à l’initiative de la Maison Blanche qui prendrait l’initiative de dissoudre l’Alliance Atlantique est peu vraisemblable étant donné la disproportion existant entre les intérêts européens et russes. Incompréhensible à l’échelle mondiale, elle se traduirait par une augmentation immédiate des tensions dans de nombreux points chauds de la planète. Un affaiblissement immédiat de la puissance américaine en découlerait. Quel intérêt pour les businessmen qui contrôlent la nouvelle administration ?
Mais l’Europe ne doit pas être attentiste et doit changer très vite de comportement et être active. Elle doit d’abord compter sur elle-même.
Elle doit en particulier fixer à son tour des lignes rouges vis-à-vis des américains afin de négocier et d’aboutir à des accords équilibrés. L’alternative est simple : rester passif, se soumettre à Washington et demander ses instructions ou créer, sur toutes les questions, des positions de force qui forceront la Maison Blanche à prendre en compte les intérêts et les positions de l’Europe. Il faut définir des lignes rouges.
Première ligne rouge : il n’est pas concevable que le Président américain défende le moins plan de paix en Ukraine sans concertation avec les dirigeants européens.
La deuxième ligne rouge, c’est l’abandon de l’Ukraine sur la base d’un ultimatum la forçant à capituler devant les exigences russes de démantèlement de Etat Ukrainien.
Le franchissement d’une de ces lignes rouge devrait entraîner une riposte politique. Elles marqueraient de toute façon la fin de la crédibilité américaine et de la garantie automatique apportée par le traité de Washington et son article 5. La mort cérébrale de l’OTAN serait alors actée.
Des solutions existent pour empêcher ou gérer cette situation. De nombreux pays sont décidés à résister à l’agression russe et soutenir l’Ukraine.
Les pays scandinaves se préparent activement à une agression militaire provenant de leur flanc oriental. Il en de même des Pays Baltes qui soutiennent à fond l’Ukraine. Des pays majeurs de l’Europe orientale comme la Pologne qui a enclenché un effort majeur de réarmement, la République Tchèque ou la Roumanie sont dans cette prise de conscience.
L’Europe occidentale, plus éloignée des champs de bataille en Ukraine, mais dotée de beaucoup plus de ressources que l’Europe Orientale ou Centrale, devra également choisir son destin en défendant l’Union Européenne des 27 ou se replier sur elle-même et abdiquer tout rôle dans la conduite des affaires internationales.
Si le Royaume Uni et la France confirment leurs prises de position antérieures, ces deux pays pourraient prendre des initiatives et gérer un leadership militaire à l’échelle du continent. Ces 2 pays sont dotés de l’arme nucléaire et ne peuvent craindre une première frappe nucléaire. La non-appartenance du Royaume Uni à l’Union Européenne est indifférente de ce point de vue.
Reste à l’Allemagne de choisir sa voie. Souhaitons que les prochaines élections en Allemagne, au début 2025, confortent durablement l’ancrage européen et éclaircissent la relation avec les Etats-Unis. Il en est de même avec l’Italie et l’Espagne dont la protection nucléaire est également assurée par les Etats-Unis.
Si l’Ukraine tombait, la plupart des pays européens savent qu’une agression russe est possible. Les provocations quotidiennes ordonnées par le Kremlin ne se limitent pas à la propagande.
Les multiples facettes de la guerre hybride sont déjà en œuvre : cyber-attaques, assassinats, sabotages d’usines, brouillage des GPS, violation de l’espace aérien, manipulation des migrants…
Certes la faiblesse globale de l’armée russe est réelle mais comment gérer une prise de gage dans un pays Balte et une incursion que les forces atlantiques présentes ne pourraient repousser sur le terrain ? Sans même prendre en compte une intervention massive des alliés de la Russie comme la Corée du Nord et ceci n’est plus une hypothèse absurde…
Le détricotage de tout l’édifice patiemment construit depuis 1991 serait forcément en marche. La Russie a depuis longtemps construit des scénarios de cette nature en Moldavie et en Géorgie.
Ce scénario dangereux qui repose sur l’attentisme supposé du Président Trump créerait une situation impossible à gérer pour l’ensemble des pays de l’Union Européenne. Mais comment sérieusement ne pas tenir compte de ses multiples déclarations, de son comportement durant son premier mandat et des multiples liens de son entourage avec la Russie ?
Bien entendu les sirènes pacifistes et populistes qui ne manquent pas dans les pays européens inciteront aux négociations, comme en 1938 ou 1939. Qui voudra mourir pour Gdansk ?
Sans garantie claire donnée par Trump et sa nouvelle équipe, il faut faire émerger au plus vite un plan structuré et évolutif visant à substituer à l’Organisation Atlantique un commandement militaire exclusivement européen avec le Royaume-Uni (mais sans la Turquie) si les négociations transatlantiques échouent.
La Communauté politique Européenne peut, sur la base d’un nouvel accord politique, regrouper la plupart des pays européens. Il est essentiel qu’une garantie automatique crédible soit accordée à un pays membre de cette alliance. Une agression militaire contre un pays de cette nouvelle alliance doit entraîner l’entrée en guerre de tous les pays de la coalition. C’est l’unique manière de dissuader les russes d’envisager de nouvelles agressions. Mais il ne faut pas se bercer d’illusions. Un scénario est en cours de préparation à Narva, à la frontière entre la Russie et l’Estonie. Entre autres…
La mise au point de ces scénarios incitera peut-être les américains à réfléchir à deux fois avant d’envisager un retournement d’alliance que peu de pays comprendraient dans le monde. L’influence américaine diminuerait fortement, le secteur de la défense perdrait de nombreux marchés, les réglementations européennes pourraient monter en puissance dans de nombreux secteurs notamment l’Intelligence Artificielle, la lutte contre le réchauffement climatique et l’utilisation sans limite des carburants fossiles.
Sur ces sujets, des relations plus proches avec la Chine pourraient être négociées. La Chine est moins hostile à la cause du multilatéralisme que les Etats-Unis de Trump.
A l’heure de la préparation d’une future guerre commerciale contre la Chine et l’Europe, et de l’affichage d’un isolationnisme affiché -tout à fait artificiel-, l’Europe doit se préparer et adopter des positions fermes et claires pour son opinion publique.
Des opportunités peuvent sortir de cette situation et placer les Etats Européens dans une situation où ils seront en mesure de mieux défendre leurs intérêts et leurs positions qu’actuellement.
Le plus important est de créer un rapport de forces favorable à l’instar des autres puissances. Il sera contre-productif de proposer des concessions avant même le début des vraies négociations. Il suffit simplement de penser, dans cet automne 2024, que la protection militaire américaine est désormais virtuelle et mérite d’être confirmée. Ou non.
Si le scepticisme existe sur la capacité des dirigeants européens de modifier leur comportement, il faut aussi constater les progrès réalisés très récemment.
Ils montrent que l’Europe n’est pas forcément attentiste et peut changer. La politique de sécurité et de défense commune (PSDC) se renforce constamment.
Avec le Fonds européen de défense adopté en 2021 et doté de 7,9 milliards d’euros, le budget de l’UE a financé, pour la première fois, des projets en matière de défense.
L’adoption en mars 2022 d’une Boussole Stratégique, permet de partager une analyse commune des menaces pour l’UE. Une capacité de déploiement rapide de 5 000 hommes est décidée.
En 2022, l’Union européenne a mobilisé 11,1 milliards d’euros de la Facilité européenne pour la paix afin d’acheter des armes destinées aux forces armées ukrainiennes.
La Commission européenne a également proposé un Fonds européen de la défense doté de 7,9 milliards d’euros pour la période 2021-2027.
La Commission européenne a présenté, le 5 mars 2024, la première stratégie industrielle européenne de défense, accompagnée d’un programme européen d’investissement avec des objectifs à atteindre d’ici 2030 et 2035.
L’Europe de la défense a commencé à exister même si cela est loin d’être suffisant. Il faut accélérer le rythme et amplifier l’effort budgétaire. Les États membres ont consacré 240 milliards de dollars à la défense en 2022, soit 1,5 % de leur PIB en moyenne. L’Allemagne a décidé de doubler son budget de défense, le faisant passer à 200 milliards d’euros par an, soit 2% de son PIB.
Un objectif de 3 % du PIB paraît nécessaire afin de répondre aux défis posés par une guerre à haute intensité en Europe.
La prise en compte des analyses et des propositions contenues dans le rapport Draghi sur la stratégie de compétitivé commandé par la Commission Européenne et validé à Budapest le 6 novembre 2024 permet aussi de mesurer les points faibles réels de l’économie européenne.
Il comprend des préconisations pertinentes dans de nombreux domaines, notamment l’innovation, l’industrie de la défense ou la libéralisation du marché des capitaux.
L’Europe est à la croisée des chemins. Elle doit construire sa nouvelle architecture de sécurité en intégrant, d’une manière pérenne, l’Ukraine qui paye quotidiennement le prix du sang en résistant à des hordes assassines.
Elle doit redéfinir une nouvelle relation avec les Etats-Unis et ne gagnera le respect des Etats-Unis que sur la base d’accords âprement négociés.
A défaut d’un accord, l’Europe gagnerait son indépendance et un nouveau rayonnement mondial en défendant toutes ses valeurs, le progrès social, les libertés, la protection de la démocratie, le droit à une information neutre dégagée de la propagande et la lutte contre le réchauffement climatique.
Cet enjeu vaut bien une mobilisation générale des esprits et des décisions tangibles des dirigeants responsables.
Heureux sont les hommes libres et libres sont les hommes courageux.
Périclès 431 av J-C